Mme Marie-Monique Robin, les Amis de la terre et les statistiques
Bookmark and Share
3 septembre 2010 | Actualités | 2 commentaires

Nous publions ici un deuxième article d’un ingénieur agronome qui a choisi de rester anonyme (lire Marie-Monique Robin revient, ses manipulations avec).

Pour son quatrième article sur son blog [1], Mme Marie-Monique Robin a choisi d’annoncer avec une autosatisfaction non dissimulée la parution prochaine en DVD de son film « Voleurs d’yeux », couronné par le Prix Albert Londres en 1995. En passant évidemment sous silence le fait que le prix lui avait été retiré, puis rendu accompagné de fortes réserves du jury : « Marie-Monique Robin – a-t-il écrit – nous semble s’être laissée emporter par l’émotion, [qui] a contribué à influencer son regard et son langage. Son reportage est ainsi devenu une démonstration, l’illustration d’une thèse. » [2]

Pour le reste, son blog reste la vitrine d’une thèse, et reste toujours aussi hermétique à la critique argumentée. Il faut donc chercher refuge sur d’autres blogs pour démonter les mécanismes de son idéologie anti-OGM.

Dans sa livraison « Réponses à quelques contre vérités » (sic) Mme Robin conteste le chiffre de 92,4% de la surface totale de cotonnier de l’Inde occupée par des variétés OGM, chiffre avancé par un des commentateurs [3]. Et ce, au motif que ce chiffre vient de l’ISAAA, lequel ne serait pas fiable, ayant surévalué la surface en OGMs de 2006 de 400.000 hectares.

Ceci pose plusieurs problèmes.

Vous avez dit « journalisme d’investigation » ?

1. Nous sommes en 2010 et toute discussion sensée devrait donc porter sur les chiffres de 2009. Ressortir une vieillerie du bréviaire anti-OGM témoigne donc, au mieux, d’une paresse intellectuelle peu compatible avec la déontologie du journalisme d’investigation, ainsi que d’une incapacité, tout aussi incompatible, de se remettre en cause et de regarder la réalité en face.

2. Le déni de réalité recouvre en fait un journalisme militant, plus précisément un militantisme qui se sert d’un journalisme de nature totalitaire. L’auteur du commentaire est, dit-elle, lié au lobby pro-OGM ; c’est donc un koulak, un élément socialement nuisible. L’ISAAA n’est pas une source fiable puisqu’il est financé par « des organisations comme la Fondation Rockfeller ou la société Monsanto ». Et puis l’ISAAA a fauté en 2007 ; pour Mme Robin (et d’autres), il est donc frappé d’un sceau d’infamie indélébile.

3. Ce sectarisme médiatique est d’autant plus grave qu’il aurait suffit de demander à l’auteur du commentaire de citer ses sources. En effet, elle aurait pu entamer une conversation posée, de gens raisonnables, et probablement montrer que ce chiffre de 92,5% était incorrect. Son déni de réalité aurait alors été escamoté derrière une réponse qui aurait eu l’apparence de la pertinence. En un mot : l’aveuglement a sévi.

Alors, 92,5% de variétés transgéniques de cotonnier en Inde aujourd’hui ?

4. Qu’en est-il sur le fond ? Pour ma part, je n’ai pas trouvé (c’est-à-dire peut-être pas suffisamment cherché) de sources permettant de trancher avec autorité.

On trouve en revanche plusieurs sources qui font état d’une communication très récente du Ministre d’Etat pour l’alimentation et l’agriculture, M. K.V. Thomas, au Parlement selon laquelle la surface en cotonnier Bt était estimée à 8 millions d’hectares pour 2009-10 [4]. Il a également dit que le cotonnier Bt s’était traduit par une augmentation des rendements de 31%, une réduction de l’utilisation de pesticides de 39%, et une augmentation des revenus des agriculteurs de 80%. Donc : tout est dit sur les bienfaits du cotonnier transgénique en Inde... en moyenne !

Le Prof. Thomas a, certes, utilisé les chiffres de l’ISAAA [5], accordant en quelque sorte un brevet de crédibilité à celui-ci. Personne n’a, à ma connaissance, contesté sa communication, ce qui devrait renforcer l’ISAAA dans sa position d’observateur crédible et fiable, n’en déplaise aux anti-OGMs invétérés.

D’autre part, selon les statistiques officielles [6], 10,171 millions d’hectares ont été semés en cotonnier en 2009-10. Cela donne un taux de transgéniques de l’ordre de 80%.

Que faut-il croire ? Compte tenu de la difficulté à obtenir des statistiques fiables (sachant en particulier qu’il y a un important marché gris de semences), on ne peut guère trancher. Mais cela n’a guère d’importance. On peut se contenter d’observer que les cotonniers transgéniques sont devenus très largement majoritaires en Inde.

Alors, 3,4 ou 3,8 millions d’hectares en 2006 ?

5. Que s’est-il passé entre 2006 en Inde, sur le terrain, et 2008 en France, dans les médias, notamment Le Monde sous la signature d’un anti-OGM notoire, M. Hervé Kempf [7] ?

M. Kempf avait produit un article sur le contre-rapport de l’ONG anti-OGM Friends of the Earth, produit en français par sa succursale Les Amis de la terre, « Qui tire profit des cultures GM ? L’usage accru de pesticides » [8] ; contre-rapport pour réfuter celui de l’ISAAA [9]. L’ONG avait écrit à la page 50 du texte français :

« Finalement, les organisations comme l’ISAAA, dont la mission est de promouvoir les produits GM, fournissent souvent des chiffres erronés. Par exemple, les données de l’ISAAA sur l’adoption du coton Bt ne coïncident pas avec celles du gouvernement de l’Inde. D’après le gouvernement, la surface plantée de coton Bt était de presque 3,4 millions d’hectares en 2006-07, soit 37% de la surface cotonnière (Ministère de l’Agriculture de l’Inde, 3-4 avril 2007), tandis que, d’après l’ISAAA, elle était de 3,8 millions d’hectares, soit 400 000 hectares de plus (ISAAA, 2006a). »

Ce paragraphe est, au mieux, un aparté écrit sans conviction, et pour cause.

La référence gouvernementale est en effet un document de la National Conference on Agriculture for Khariff Campaign 2007-08 [10] dont voici le paragraphe pertinent (ma traduction – les notes de bas de page sont les miennes) :

« 3.7.26 Les ravageurs, en particulier le ver de la capsule, sont le principal facteur limitant de l’augmentation des rendements. Il est recommandé à tous les Etats [11] de promouvoir la protection intégrée et populariser les hybrides Bt. Soixante-quatre (64) hybrides Bt ont été mis en circulation depuis 2002 pour tous les Etats cotonniers [12] ; ils sont adaptés à la culture tant en irrigué qu’en sec. La surface en cotonnier Bt, qui était de quelque 29.000 hectares [13] en 2002-03, a atteint presque 3,4 millions d’hectares en 2006-7, soit 37% de la surface totale en cotonnier (la surface totale en cotonnier s’élevait à près de 9,16 millions d’hectares en 2006-07). Ceci illustre parfaitement la popularité du cotonnier Bt auprès des agriculteurs. Il est toutefois recommandé aux Etats de veiller attentivement à ce que des semences contrefaites [14] ne soient pas distribuées. »

Ce document fait-il état d’une « statistique gouvernementale », selon le raccourci journalistique de M. Kempf ? On peut en douter. Ainsi qu’on l’a vu plus haut, le Ministre K.V. Thomas s’est référé à l’ISAAA pour répondre au Lok Sabha, ce qui suggère qu’il n’existe pas de statistique gouvernementale et que Friends of the Earth a donc exploité une source, et non une statistique, gouvernementale (de plus, on ne trouve rien sur l’Internet).

D’où viennent les 3,4 millions d’hectares ? Probablement de la méthode de l’index mouillé. Quant aux 3,8 millions d’hectares de l’ISAAA, ils s’inscrivent dans une analyse détaillée. Une comparaison des deux documents ne permet qu’une seule conclusion : c’est le rapport de l’ISAAA qui est le plus crédible.

Les 400.000 hectares litigieux représentent quelque 12% de plus que ce qui figure, au détour d’une phrase, dans le rapport sur la conférence gouvernementale, ou encore 4,4% de la surface totale. Cette différence est-elle triviale ? Bien sûr que oui (enfin tout au moins ennuyeuse) pour tous ceux qui ont une petite idée sur les difficultés de la collecte des statistiques agricoles dans nombre de pays en développement, et ceux qui ont une petite idée de la situation sur le terrain. Bien sûr que non pour tous ceux qui ont une opinion bien arrêtée sur les OGMs, la mondialisation, les pseudo-conspirations des multinationales, etc. Donc, guère de discussion possible sur ce terrain.

Mais que l’on prenne l’un ou l’autre chiffre, force est de constater que le cotonnier Bt a conquis plus du tiers de la surface cultivée en l’espace de cinq campagnes. En résumé : un départ fulgurant du cotonnier Bt ; une popularité croissante (celle-ci expliquant celui-là) ; des problèmes de pratiques commerciales déloyales (celles-ci expliquant pour partie les déceptions enregistrées dans certaines régions).

Cette remarquable évolution défie par conséquent les thèses de celles et ceux qui affirment péremptoirement que le cotonnier Bt est un désastre en Inde.

Ce qui est beaucoup plus remarquable encore est que Friends of the Earth et sa succursale française citent ce rapport de la conférence gouvernementale, alors même qu’il demande aux Etats de l’Union qu’ils promeuvent les OGMs, à l’appui d’un « rapport » qui les vilipende !

Bien évidemment, Friends of the Earth et sa succursale française n’ont pas fait la fine bouche avec les statistiques de l’ISAAA. En fait, tout leur document est fondé sur ces statistiques. Ainsi, leur tableau 1, qui énumère les « pays ‘méga-biotechnologiques’ qui possèdent 50 000 hectares ou plus de cultures GM », fait état des 3,8 millions d’hectares avancés par l’ISAAA. S’agissant de l’Inde, ils ont manifestement monté en épingle une différence de chiffres qu’ils ont dû trouver fortuitement... C’était la rubrique « tri sélectif des informations ».

Et en guise de conclusion, Mme Marie-Monique Robin a dit...

« Il est plus facile d’insulter ses adversaires que d’argumenter, surtout quand on se contente de répéter les pseudo données fournies par un commanditaire, doté d’un service de propagande puissant... » [15]

[1] http://robin.blog.arte.tv/

[2] C’était – évidemment – un coup de la CIA, dont un agent aurait été capable de bloquer, à lui tout seul, une enquête de l’ONU. Voir par exemple http://www.humanite.fr/Marie-Moniqu... et http://www.humanite.fr/1995-09-19_A...

[3] Voici le passage des écrits de Mme Robin commenté ici :

« La Coupe est pleine » a notamment écrit :

Il y a quand même quelque chose d’étrange, vous affirmez qu’en 2002 déjà ce coton était "un cauchemar". Soit mais alors comment expliquer qu’en 2009 ce maudit coton couvrait 92,4 POURCENTS de la surtface (sic) de coton Indienne ! (cf le rapport de l’ISAAA). Il faut vraiment que les Indiens soient masochistes pour cultiver autant une plante si nulle ....

Le problème, et il est de taille, c’est que l’ International Service for the Acquisition of Agri-biotech Applications (ISAAA) est tout sauf une source fiable. Dans un article, publié le 15 février 2008, intitulé « Les surfaces cultivées en OGM ont augmenté de 12 % en 2007 », Le Monde soulignait que l’ISAAA est un "institut basé aux Etats-Unis et financé par des organisations comme la Fondation Rockfeller ou la société Monsanto”.

Chaque année, l’organisme publie un rapport triomphaliste où il constate immanquablement l’augmentation des cultures transgéniques dans le monde. Mais les chiffres qu’il avance sont invérifiables, et parfois en contradiction avec ceux fournis par les pays concernés. C’est le cas notamment de l’Inde , où “l’institut annonce pour 2006 une surface cultivée en OGM supérieure de 400 000 hectares à la statistique gouvernementale”, commentait le quotidien du soir.

[4] Par exemple http://thehindubusinessline.com/bln...

[5] Voir notamment les communiqués officiels à http://www.pib.nic.in/release/relea... (9 mars 2010) et http://pib.nic.in/release/rel_print... (3 août 2010)

[6] http://www.cotcorp.gov.in/statistic...

[7] http://www.liberaux.org/index.php?a... (pour trouver l’article, chercher « Kassad 15 Feb 08 »

[8] http://www.amisdelaterre.org/IMG/pd...

[9] Résumé en français : http://www.isaaa.org/Resources/Publ... ; version complète en anglais : http://www.isaaa.org/Resources/Publ...

[10] http://agricoop.nic.in/KharifC&...

[11] « The States may invariably give more thrust to IPM and popularize Bt hybrids ». On peut aussi traduire par « Les Etats voudront bien... » Le texte en question constitue les conclusions et recommandations de la conférence.

[12] Il y en avait trois en 2002. On en est à plus de 600, et six événements, aujourd’hui. Voir par exemple l’excellent rapport à http://www.apaari.org/wp-content/up... et un plus petit document à http://biospectrumindia.ciol.com/co.... Quelque 25 entreprises et institutions sont impliquées (autant pour le ’monopole’ de Monsanto).

[13] Pour ceux qui remontent aux sources : 1 lakh = 100.000.

[14] Ce mot n’est pas à prendre sous son acception de propriété intellectuelle mais plutôt au sens de ’camelote’. Jusqu’à récemment, les variétés Bt étaient toutes des hybrides F1 contenant le gène Bt en un seul exemplaire. Les semences issues de la récolte (des F2 pour les généticiens) en comportent un quart qui ne contiennent plus le gène Bt ; elles ne sont donc plus aussi efficaces dans le contrôle du ver de la capsule (et ceci explique au moins en partie les déboires constatés dans certaines régions, sans compter les cas d’escroquerie, de semences ordinaires vendues comme OGMs).

[15] Friends of the Earth International avait un budget de €2,7 millions en 2009.

Source : http://www.foei.org/en/resources/pu...

Friends of the Earth Europe – qui est distinct de FoE International et des entités nationales – a annoncé un budget pour 2009 de €2,8 millions, dont €1,18 million de subventions publiques, dont €1,1 million de la Commission européenne (DG environnement et DG développement). La OAK Foundation (€569.236) et la European Climate Foundation (€502,435) sont ses principaux financiers privés. Elle a estimé le coût de son lobbying – pardon, de la représentation d’intérêts auprès des institutions européennes – à €600.000-€650.000.

Source : https://webgate.ec.europa.eu/transp...

Friends of the Earth US avait un budget de quelque $4,5 millions pour l’année financière se terminant le 30 juin 2009.

Source : http://www.foe.org/sites/default/fi...

Pour les Amis de la terre, les dépenses de 2009 se montaient à un peu moins de €1 million, la moitié sur financements publics.

Source : http://www.amisdelaterre.org/IMG/pd...

L’ISAAA ne publie pas ses comptes, et on le regrettera, mais seulement une liste de donateurs (http://www.isaaa.org/inbrief/donors...).


2 commentaires

1

agronome anonyme

5 Sep 2010 - 01:40


Vient juste de sortir (Business Standard du 31 août 2010) :

<a = href "http://www.business-standard.com/co... of cotton area under Bt</a>

2

agronome anonyme

5 Sep 2010 - 01:53


Fausse manoeuvre... Le titre de l’article est : "90% of cotton area under Bt".

Pas besoin de traduction. C’est pour la campagne en cours.



Entrez dans le débat !

NB : Restez courtois. Les commentaires ne relevant pas du débat constructif tels que les attaques à caractère diffamatoire ne sont pas acceptés. Les critiques de la modération sont à faire en privé (voir page "Contact").

à voir sur le net
OGM tour d'horizon OGM Vous a-t-on raconté des bobards ? Ecologie nouvelle religion ? Polémique sur les experts ONG la face cachée Soutenez le libre choix